Traductrice littéraire russe-français — Paris — 15 ans d'expérience
Originaire de Saint-Pétersbourg, traduit Lioudmila Oulitskaia, Evgueni Vodolazkin et d'autres voix contemporaines russes.
Cet entretien éditorial, conduit par Sophie Martel pour russkaia-chkola.com, présente une synthèse des entretiens réalisés auprès de traductrices littéraires russophones installées en France. Les personnages cités sont des composites éditoriaux à vocation pédagogique.
C’est dans une bibliothèque de quartier, près du jardin du Luxembourg, qu’Elena Bogdanova nous reçoit un mardi de printemps. Sur la table basse, deux exemplaires de Daniel Stein, interprète de Lioudmila Oulitskaia, l’un en russe, l’autre dans sa traduction française, et une théière qui fume doucement. Elena a quitté Saint-Pétersbourg en 2011 pour suivre des études de traduction littéraire à Paris ; elle n’est plus repartie. Aujourd’hui, elle traduit en moyenne deux romans par an et anime des ateliers de littérature russe pour les apprenants avancés.
Si nous l’avons sollicitée, c’est parce que la question revient sans cesse chez les lecteurs de russkaia-chkola.com : comment comprendre vraiment les Russes au-delà des cours de grammaire ? Pour un apprenant qui s’investit dans le russe, croiser une mentalité reste l’épreuve la plus difficile et la plus passionnante. Elena nous a accordé deux heures pour démêler patiemment ce que la langue ne dit pas. Avant de plonger dans l’entretien, signalons que cet article complète notre dossier culture russe pour apprenants, qui rassemble les ressources essentielles pour ne pas rester à la surface.
Pourquoi la mentalité russe déroute les Français ?
Sophie Martel : Bonjour Elena. Quand un Français rencontre un Russe, il y a souvent un décalage palpable. D’où vient ce mur invisible que les voyageurs et les apprenants décrivent presque tous ?
Elena Bogdanova : C’est une excellente question pour ouvrir, parce que ce mur n’en est pas vraiment un, c’est plutôt une porte qui s’ouvre différemment. Les Français vivent dans une culture où la cordialité publique est un lubrifiant social essentiel : on sourit à la boulangère, on dit « bonjour, merci, au revoir », on échange trois mots avec un inconnu dans le métro. Cette politesse de surface n’engage à rien, mais elle rend le quotidien fluide. Les Russes, eux, ont reçu un conditionnement très différent : la sphère publique est neutre, presque grise, et la chaleur est réservée à la sphère privée. Quand un Russe ne sourit pas dans la rue, il n’est pas malheureux ; il est dans son économie habituelle.
Ce que les Français interprètent comme de la froideur est en réalité un seuil. Tant qu’on n’a pas franchi ce seuil — invitation à boire un thé, conversation prolongée, partage personnel — on reste dans la zone neutre. Mais une fois le seuil passé, l’engagement russe est d’une intensité que les Français trouvent presque envahissante. Mes amies françaises me disent : « Tes amis russes m’écrivent à minuit pour me demander comment je vais. » C’est exactement ça. La distance affective est binaire : zéro ou cent.
J’ajoute un détail qui aide à comprendre : la notion russe de свой (svoy, « les nôtres ») et чужой (tchoujoy, « les étrangers, les autres »). Ce ne sont pas des termes idéologiques, ce sont des catégories quotidiennes. Un Russe se demande inconsciemment si vous êtes свой ou чужой, et son comportement ajuste tout. Le francophone qui apprend la langue progresse vraiment le jour où il devient свой pour quelqu’un. À ce moment-là, la mentalité russe cesse d’être un mystère et devient une maison qu’on lui ouvre.
Sophie Martel : Vous dites « la maison qu’on ouvre ». C’est une image très domestique.
Elena Bogdanova : Parce que c’est exactement ça. La culture russe est une culture d’intérieur, de cuisine, de table — pas de café public à la française. Le grand rituel russe, c’est разговор на кухне, la conversation à la cuisine, le soir, autour d’un thé qui n’en finit pas. C’est là que tout se dit. Si vous voulez comprendre les Russes, il faut accepter de quitter la rue et d’entrer dans la cuisine.
Душа́ : qu’est-ce que cette « âme russe » ?
Sophie Martel : Le mot que les apprenants rencontrent le plus tôt et qu’ils n’arrivent jamais vraiment à traduire, c’est душа́. On dit « l’âme russe ». Mais qu’est-ce que c’est concrètement ?
Elena Bogdanova : Душа, c’est un mot piège pour le francophone parce qu’il existe en français avec une racine spirituelle, religieuse. En russe, душа est beaucoup plus large et beaucoup plus quotidien. C’est l’intériorité émotionnelle d’une personne, le siège de ce qu’elle ressent vraiment, par opposition à ce qu’elle montre. Quand un Russe dit от всей души (de toute mon âme), il ne fait pas une déclaration mystique, il dit simplement : sincèrement, sans calcul. À l’inverse, душа не лежит (l’âme ne se pose pas) signifie : je ne le sens pas, ça ne me parle pas.
Ce qui rend le concept difficile à traduire, c’est qu’il englobe à la fois la sincérité, la sensibilité, la profondeur émotionnelle et une certaine mélancolie. Quand Dostoïevski écrit sur l’âme russe, il décrit cette capacité à s’engager émotionnellement sans retenue, à pleurer pour un inconnu, à se perdre dans des conversations métaphysiques sans fin. Quand Oulitskaia écrit sur l’âme, elle parle de cette mémoire intime des familles brisées par le XXe siècle. Tchekhov, lui, montre l’âme russe à travers ses petites lâchetés et ses grands rêves avortés. Le mot porte tout cela.
Pour un apprenant, je conseille de ne pas essayer de traduire душа par un seul mot français, mais de l’accepter comme un concept clé qu’on apprend par immersion. Quand vous entendez un Russe dire « у него душа болит » (son âme a mal), il ne dit pas qu’il fait une dépression clinique — il dit qu’il porte un poids émotionnel diffus, une douleur existentielle. Cette nuance, on ne la trouve nulle part dans un dictionnaire bilingue.
Sophie Martel : Y a-t-il un livre que vous recommandez aux apprenants pour saisir cette notion ?
Elena Bogdanova : Trois livres, en fait. Le manteau de Gogol pour le côté tragi-comique de l’âme du petit fonctionnaire écrasé. Les frères Karamazov de Dostoïevski pour la version philosophique, intense, presque insupportable de profondeur. Et plus récemment Laurus de Vodolazkin, que j’ai eu le bonheur de traduire : un roman médiéval qui dit l’âme russe contemporaine sous le déguisement d’un récit hagiographique. Ces trois livres ensemble forment une initiation. Pour aller plus loin sur la littérature en traduction, je recommande aussi de consulter le panorama des grands auteurs russes traduits en français, qui offre une cartographie utile pour s’orienter.

Le rapport au temps : pourquoi les Russes attendent et les Français s’impatientent
Sophie Martel : Beaucoup de Français qui voyagent en Russie sont déstabilisés par le rapport au temps. Les attentes longues, les rendez-vous décalés, les visites qui s’éternisent. Comment expliquez-vous ça ?
Elena Bogdanova : Le temps russe est plus élastique, c’est vrai, mais ce n’est pas un manque de respect, c’est une autre hiérarchie des priorités. En France, le temps est segmenté : on a un créneau, on entre dans le créneau, on sort du créneau, on passe au suivant. C’est une logique très protestante, très productiviste, héritée d’une longue construction étatique de la ponctualité. En Russie, la priorité ce n’est pas l’horaire, c’est la qualité de la rencontre. Si une conversation est intéressante, on la prolonge ; si une visite touche un sujet sensible, on n’écourte pas pour aller chez le suivant.
Il y a aussi un mot très important pour comprendre ça : авось (avos), qu’on traduit mal par « peut-être ». Авось, c’est l’acceptation de l’aléa, la confiance qu’au final ça s’arrangera. C’est culturellement profond : pendant des siècles, le paysan russe a vécu sous des régimes climatiques et politiques imprévisibles, et il a développé une philosophie de l’imprévu. Cela donne aujourd’hui un rapport au temps moins anxieux, mais aussi parfois moins efficace au sens occidental.
Et puis il y a ничего (nitchego), littéralement « ce n’est rien ». Un Russe vous attend deux heures sous la pluie, vous arrivez en vous excusant, il dit « ничего ». Le tram ne passe pas, il dit « ничего ». La situation est compliquée, il dit « ничего ». Ce n’est pas du fatalisme, c’est une endurance philosophique, presque stoïque. Pour le Français qui s’impatiente, c’est désarmant, mais c’est aussi très reposant quand on s’y habitue.
Sophie Martel : Comment un Français en visite en Russie peut-il s’adapter sans paraître impoli ?
Elena Bogdanova : Ne pas surcharger la journée. Si on vous invite à 18 heures pour le thé, prévoyez de partir vers 23 heures, pas 20 heures. Si vous avez un rendez-vous à 14 heures, ne planifiez pas un autre rendez-vous à 16 heures. Acceptez que la rencontre prenne le temps qu’elle prend. Et surtout, ne dites pas « je suis pressé », c’est presque une insulte dans la cuisine russe — comme si vous disiez que la conversation ne vaut pas le détour.
Pourquoi les Russes ne sourient pas aux inconnus
Sophie Martel : C’est probablement le cliché numéro un sur les Russes : ils ne sourient pas. Vrai ou fantasme ?
Elena Bogdanova : Vrai mais mal interprété. Les Russes sourient beaucoup, mais à des personnes précises et dans des situations précises. Ils ne sourient pas par défaut, comme une politesse mécanique. En Russie, sourire à un inconnu sans raison signale soit que vous êtes dérangé, soit que vous voulez quelque chose, soit que vous vous moquez. Un dicton russe dit : « смех без причины — признак дурачины » (rire sans raison est signe d’idiotie). C’est très éclairant.
La règle culturelle est : le sourire est sincère ou il n’est pas. Quand un Russe sourit, il a vraiment une raison de sourire, et ce sourire vaut beaucoup. Quand un Français sourit à la boulangère, le sourire est social, conventionnel, vide d’engagement. Les deux systèmes fonctionnent, mais ils ne se mélangent pas. Quand un Français en Russie sourit aux inconnus, on le regarde avec méfiance ; quand un Russe en France ne sourit pas, on le trouve désagréable.
J’ajoute une nuance importante : les jeunes générations russes, surtout dans les grandes villes comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, ont importé un peu du sourire occidental dans leur pratique de service. Dans un café branché de la capitale, vous serez accueilli avec un sourire. Mais dès que vous quittez ces zones internationalisées, la norme classique reprend le dessus. Et même chez les jeunes, le sourire reste une ressource précieuse, pas un automatisme.
Sophie Martel : Quel conseil donneriez-vous à un Français qui s’apprête à voyager en Russie ?
Elena Bogdanova : Ne forcez pas le sourire. Soyez poli avec un visage neutre, c’est la norme russe. En revanche, dès qu’une vraie connexion se crée — un humour partagé, un service rendu, un toast à table — alors souriez sincèrement. Votre sourire à ce moment-là sera reçu avec une chaleur que vous n’imaginez pas. La qualité prime sur la quantité dans toute la communication russe, et le sourire ne fait pas exception.
La famille, le respect des aînés, les fêtes domestiques
Sophie Martel : Pour beaucoup de Français, la famille russe semble plus soudée, plus présente. Confirmez-vous ?
Elena Bogdanova : Absolument. La famille russe est une institution centrale, beaucoup plus centrale qu’en France contemporaine. Plusieurs facteurs convergent. Historiquement, les guerres et les déportations du XXe siècle ont fait de la famille un refuge essentiel — quand l’État menace, la famille protège. Économiquement, le partage intergénérationnel des ressources reste vital : la babouchka qui garde les petits-enfants, l’oncle qui aide à acheter l’appartement, le cousin qui trouve un travail. Et culturellement, le respect des aînés reste très fort, même chez les jeunes très occidentalisés.
Concrètement, ça donne des fêtes domestiques où trois générations se retrouvent autour de la table : Nouvel An, anniversaires, Pâques orthodoxe, 8 mars. Le 8 mars, par exemple — la journée internationale des droits des femmes — est devenu en Russie une fête où chaque homme offre des fleurs à toutes les femmes de sa vie : mère, épouse, sœur, collègue. Ce n’est plus politique, c’est tendre et social. Pour un apprenant, savoir manier les mots de la famille est essentiel : nous avons publié un dossier complet sur le vocabulaire de la famille en russe qui couvre tous les degrés de parenté.
Sophie Martel : Le rapport amoureux est-il aussi familial ?
Elena Bogdanova : Oui, dans le sens où une histoire d’amour russe s’inscrit très vite dans le tissu familial. On rencontre les parents tôt, on partage les fêtes, on s’intègre. La déclaration amoureuse russe est aussi très différente de la française — beaucoup plus directe, plus enflammée, parfois plus poétique. Si vous voulez comprendre les codes affectifs russes, j’aime beaucoup l’angle d’attaque proposé par l’article sur le russe amoureux, qui passe en revue les mots doux, les diminutifs et les expressions tendres. C’est un excellent terrain pour saisir la chaleur familiale appliquée à la sphère amoureuse.
L’humour russe : sources, codes, ironie
Sophie Martel : L’humour russe a une réputation particulière : noir, ironique, intelligent. Comment le décrivez-vous ?
Elena Bogdanova : L’humour russe est une école de survie. Pendant des décennies, sous des régimes où la critique directe était dangereuse, les Russes ont développé un humour codé, allusif, brillant. L’anecdote (анекдот) est un genre national : on en raconte à table, entre amis, et la qualité du conteur fait sa réputation sociale. La structure est souvent la même : une situation absurde, un retournement, et une morale qui n’en est pas une. Cet humour est rarement gratuit : il dit quelque chose sur le pouvoir, sur la condition humaine, sur la bêtise universelle.
Le second pilier est l’ironie. L’ironie russe est plus tranchante que l’ironie française, qui est souvent légère et complice. L’ironie russe peut être amère, presque cruelle, mais elle reste un signe de tendresse paradoxale entre proches. Quand un ami russe se moque de vous, c’est qu’il vous aime bien. Quand il ne se moque pas, méfiez-vous. C’est un code que les Français mettent du temps à comprendre.
Le troisième pilier, c’est l’autodérision. Les Russes se moquent d’eux-mêmes avec une férocité savoureuse. Toute une catégorie de blagues commence par « встречаются русский, француз и американец » (un Russe, un Français et un Américain se rencontrent), et le Russe en sort toujours en perdant ridicule mais débrouillard. Cette autodérision, c’est aussi une protection : se moquer de soi avant que l’autre ne le fasse.
Sophie Martel : L’apprenant qui veut s’initier à cet humour, par où commencer ?
Elena Bogdanova : Par les films, surtout ceux des années 70-80 qui sont des classiques que tout Russe connaît : L’ironie du destin (à voir absolument à Noël), Moscou ne croit pas aux larmes, Les Bras au ciel. Ces films contiennent des dizaines de répliques que les Russes citent quotidiennement. Maîtriser ces références, c’est un raccourci puissant pour entrer dans la culture. Et puis il faut lire Boulgakov, Le Maître et Marguerite est une cathédrale d’humour noir et de fantastique.

Le silence comme langage : ce qu’il dit
Sophie Martel : Vous évoquiez tout à l’heure les silences russes. C’est quelque chose qu’un Français ne sait pas toujours interpréter.
Elena Bogdanova : Le silence russe est un langage à part entière. En France, le silence est souvent gênant ; on le comble par une remarque, une blague, un commentaire météo. En Russie, le silence est confortable et même valorisé. Deux amis russes peuvent rester ensemble une heure sans parler, juste autour d’un thé, et c’est considéré comme un signe d’intimité, pas comme un échec de la conversation. C’est même parfois la marque d’une amitié vraie : on est si proches qu’on n’a pas besoin de meubler.
Il y a aussi un silence particulier qui suit une question importante. Si vous demandez à un Russe son avis sur un sujet sensible, il prendra un long temps avant de répondre. Ce silence n’est pas de l’embarras, c’est de la considération. Il veut peser ses mots, ne pas répondre à la légère. Le Français qui interprète ce silence comme une dérobade se trompe complètement.
Enfin, il y a le silence pudique. Sur les sujets douloureux — la mort d’un proche, une période difficile, un échec — le Russe parle peu, mais ce qu’il dit a beaucoup de poids. Il n’aime pas la psychologie déballée à la française. Il préfère un mot juste à un long discours. Cette pudeur, je la retrouve dans toute la grande littérature russe, de Tchekhov à Vodolazkin : on dit l’essentiel, on garde le reste.
Sophie Martel : Comment un apprenant peut-il s’entraîner à ce silence ?
Elena Bogdanova : En écoutant des conversations russes authentiques, sans sous-titres, en acceptant de ne pas tout comprendre. En lisant lentement la prose russe contemporaine, où les phrases courtes alternent avec des silences typographiques. Et en pratiquant lui-même le silence dans ses échanges : ne pas répondre tout de suite, laisser flotter, observer. C’est un muscle qui se travaille.
Apprendre le russe sans comprendre la culture : pourquoi c’est un piège
Sophie Martel : Pour terminer cette première partie, une question qui touche directement nos lecteurs apprenants : que pensez-vous de l’apprentissage du russe sans immersion culturelle ?
Elena Bogdanova : C’est le plus grand piège pédagogique. Beaucoup de méthodes enseignent la langue comme un système formel, déconnecté de la culture qui la porte. On apprend les déclinaisons, les verbes de mouvement, les phrases types pour le restaurant et l’hôtel. À la sortie, l’apprenant peut commander un café, demander son chemin, dire l’heure. Mais il ne peut pas converser, parce que la conversation russe n’est pas une suite d’énoncés grammaticaux corrects, c’est un terrain culturel.
Sans la culture, l’apprenant ne comprend pas pourquoi son interlocuteur russe rit à un moment précis, ni pourquoi il se ferme à un autre. Il ne saisit pas les références implicites, les diminutifs affectueux, les silences révélateurs. Il traduit mais ne communique pas. À l’inverse, l’apprenant qui investit dans la culture — en lisant, en regardant des films, en s’intéressant à l’histoire — progresse beaucoup plus vite à compétence grammaticale égale, parce qu’il a un sol sur lequel poser ses mots.
Mon conseil pratique : pour cinq heures de grammaire, prévoyez deux heures de culture (lecture, film, podcast, musique). Ce n’est pas du temps perdu, c’est l’autre moitié de l’apprentissage. Et commencez par le fonds de vocabulaire essentiel : si vous voulez une base solide, le dossier 100 mots russes essentiels est un excellent point de départ pour s’imprégner du tissu lexical de base avant d’attaquer les textes littéraires. Pour la dimension poétique, je recommande aussi de jeter un œil aux citations célèbres de Pouchkine, qui sont autant de fenêtres sur l’imaginaire collectif russe.
Vrai ou faux : les clichés sur les Russes
Sophie Martel : Elena, je vous propose maintenant une série d’affirmations sur les Russes, façon vrai ou faux. Vous nous donnez votre verdict en quelques phrases.
1. « Les Russes sont froids et distants. »
Elena Bogdanova : Faux, mais l’erreur est compréhensible. Les Russes sont réservés en public et chaleureux en privé. La distance n’est pas un trait de caractère, c’est un seuil culturel. Une fois le seuil franchi, l’engagement est total, parfois même excessif aux yeux d’un Français.
2. « Tous les Russes sont nostalgiques de l’URSS. »
Elena Bogdanova : Faux. Une partie des plus de soixante ans garde une nostalgie diffuse de la stabilité soviétique, surtout dans les milieux populaires. Mais les jeunes urbains ne se reconnaissent absolument pas dans cette nostalgie. La société russe est très divisée sur ce sujet, et il faut éviter les généralisations.
3. « Tout Russe a lu Pouchkine. »
Elena Bogdanova : Vrai dans l’ensemble. Pouchkine est tellement intégré au programme scolaire que la quasi-totalité des Russes a lu ou récité au moins un de ses textes. Eugène Onéguine fait partie du patrimoine commun comme Le Cid en France, mais avec une présence quotidienne plus forte. Citer Pouchkine est un réflexe national.
4. « Les Russes boivent énormément de vodka. »
Elena Bogdanova : Partiellement faux. La consommation d’alcool a beaucoup baissé depuis vingt ans, surtout chez les jeunes urbains, qui boivent du vin et des cocktails comme partout. Le rituel de la vodka existe encore aux fêtes familiales et entre amis proches, mais le cliché du Russe qui boit en permanence est très daté.
5. « Les Russes sont obsédés par la politique. »
Elena Bogdanova : Faux. Les Russes sont fatigués de la politique. Beaucoup évitent volontairement le sujet, surtout depuis quelques années où la conversation politique est devenue risquée. À table, on parle plus volontiers de littérature, de cuisine, de famille, de voyages. Un dîner russe sans politique est tout à fait courant et même souhaitable.
6. « Les Russes sont pessimistes par nature. »
Elena Bogdanova : Faux mais nuancé. Les Russes ont un réalisme désabusé qui peut ressembler au pessimisme. Ils n’aiment pas les démonstrations d’optimisme béat, jugées naïves. Mais en privé, dans le cadre familial ou amical, ils sont souvent joyeux, blagueurs, et même gourmands de plaisirs simples. Le pessimisme russe est public, la joie russe est intime.
7. « Les Russes sont très sentimentaux. »
Elena Bogdanova : Vrai, et ce n’est pas une faiblesse à leurs yeux, c’est une vertu. Pleurer en lisant un poème, s’émouvoir d’un souvenir d’enfance, se laisser aller à une déclaration enflammée : tout cela est valorisé culturellement. La sécheresse émotionnelle, à la française, peut même être perçue comme une pauvreté de l’âme. C’est le revers tendre de la fameuse душа.
Conclusion : les 3 choses à retenir
Sophie Martel : Pour conclure, Elena, si nos lecteurs ne devaient retenir que trois choses de cet entretien, lesquelles choisiriez-vous ?
Elena Bogdanova : D’abord, la mentalité russe est binaire : zone neutre en public, zone intense en privé. Le Français qui s’attend à de la cordialité de surface sera déçu ; celui qui patiente jusqu’à l’invitation à la cuisine découvrira une chaleur sans équivalent. Cette logique du seuil structure toute la communication russe. Comprendre cela, c’est déjà avoir fait la moitié du chemin.
Ensuite, la langue russe et la culture russe ne se séparent pas. Apprendre le vocabulaire sans la culture donne un perroquet poli ; apprendre la culture sans la langue donne un touriste sentimental. Les deux ensemble produisent un lecteur, un interlocuteur, un ami possible. Investissez les deux sphères en parallèle, même si vous progressez plus vite dans l’une que dans l’autre. La grammaire est l’os, la culture est la chair.
Enfin, donnez-vous le temps. La mentalité russe ne se découvre pas en six mois. Elle se laisse approcher progressivement, par couches, à travers des livres, des films, des amitiés, des malentendus, des silences. C’est un voyage qui dure des années, et c’est exactement ce qui le rend précieux. Ne cherchez pas à comprendre tout de suite ; acceptez d’être perplexe, et la perplexité finira par se transformer en intuition. Pour les apprenants qui veulent éviter les pièges classiques, je recommande aussi de lire les 10 erreurs francophones en russe, qui synthétise des décennies d’observations sur les contresens les plus fréquents.